19
Ararat, 2675
Les embarcations avancèrent lentement vers la frange, sur l’eau qui allait en s’épaississant, puis elles entrèrent carrément dedans. Un blizzard d’échardes de glace aspergea les coques. Les bateaux firent encore dix ou douze mètres et s’arrêtèrent dans un hurlement de moteurs.
Les coques rectangulaires ouvraient des canaux nettement tranchés dans la frange, mais, sitôt que l’eau grise, huileuse, cessait de clapoter, elle se figeait et devenait bizarrement moirée. À la voir si collante et visqueuse, Scorpio pensa à du sang coagulé. Il estima que d’ici quelques minutes les canaux auraient à nouveau pris en glace.
Les deux agents de la Ligue de Sécurité descendirent en premier de l’embarcation et s’assurèrent que la glace était assez solide pour supporter le poids du groupe. Les autres suivirent, avec les armes et le matériel qu’ils pouvaient porter, laissant presque tout le reste – y compris la couveuse – dans les barques. La partie solide de la frange formait une ceinture de cinq ou six mètres de largeur autour de la masse principale de l’iceberg. Scorpio jeta un coup d’œil à l’énorme structure cristalline qui montait à la verticale au-dessus d’eux. Il avait la nuque trop raide pour la regarder plus de quelques secondes.
Il attendit que Clavain mette pied à terre, et le rejoignit. Ils restèrent là, grelottants, à taper du pied pour se réchauffer. La texture de la glace, sous leurs pieds, évoquait de gros brins tubéreux tressés ensemble pour former une sorte de matelas. La surface était traîtresse, à la fois inégale et glissante. Ils devaient faire attention à chaque pas.
— Je m’attendais à une sorte de comité d’accueil, nota Scorpio. Le fait qu’il ne se passe rien commence à m’inquiéter.
— Moi aussi, fit Clavain, tout bas. Nous n’avons jamais évoqué cette éventualité, mais il se pourrait que Skade soit morte. Seulement je ne pense pas…
Il laissa sa phrase en suspens. Il regardait Khouri, accroupie, qui finissait d’assembler le canon Breitenbach.
— Je ne pense pas qu’elle soit tout à fait prête à l’envisager pour le moment.
— Tu crois tout ce qu’elle nous a raconté, n’est-ce pas ?
— Je suis sûr que nous trouverons un vaisseau là-dedans. Mais rien ne prouve que Skade ait survécu à la chute.
— Skade est une surviveuse, remarqua Scorpio.
— D’accord, mais je n’aurais jamais cru que le jour viendrait où je me prendrais à souhaiter qu’elle soit encore en vie.
— Messieurs ? appela Vasko.
Il s’était aventuré le long de la frange et disparaissait presque derrière l’iceberg.
— Messieurs, répéta-t-il. Il y a une ouverture, à cet endroit. Je l’avais vue de la mer. Je pense que c’est la plus grande.
— Elle est profonde ? demanda Scorpio.
— Je ne sais pas. Au moins quelques mètres. Je devrais arriver à me glisser dedans sans trop de mal…
— Attendez, fit Scorpio. Pas si vite, d’accord ?
Ils rejoignirent Vasko près de la faille et s’approchèrent de la paroi en se faufilant entre les pointes dardées vers eux, les bras levés devant les yeux et le visage pour se protéger. Une sorte d’instinct poussait Scorpio à détester l’idée d’endommager cette étrange structure de glace, mais c’était presque impossible. Alors qu’il esquivait prudemment une pointe tout en évitant l’extrémité acérée d’une autre, il en pulvérisa une douzaine de plus petites. Elles se brisèrent, déclenchant une cascade tintinnabulante de fractures secondaires quelques mètres plus bas.
— Vous l’entendez toujours chanter ? demanda-t-il.
— Non, monsieur, répondit Vasko. Enfin, pas comme avant. Je pense que c’était seulement quand le soleil s’est levé.
— Mais vous entendez toujours quelque chose ?
— Je ne sais pas, monsieur. C’est plus sourd, beaucoup plus sourd. Ça vient par vagues. Mais c’est peut-être mon imagination.
Scorpio n’entendait rien. Il n’avait pas entendu chanter l’iceberg, et Clavain non plus. Clavain, le vieil homme aux facultés diminuées, et Scorpio, le porcko avec ses sens de porcko.
— Monsieur, je suis prêt à m’introduire dans l’ouverture.
C’était un passage vaguement ovale, à hauteur de poitrine, qui laissait entrevoir au-delà une poche un peu plus vaste que les autres, dans l’entrelacs de branches et d’éperons de glace. Il était impossible de dire à quelle profondeur elle plongeait.
— Laissez-moi regarder, fit Khouri.
Elle portait le canon en bandoulière, passé dans son dos, son poids reposant sur une hanche.
— Il y a d’autres voies d’accès, dit Vasko. Mais je pense que c’est la plus aisée.
— Nous allons passer par là, décréta Khouri. Poussez-vous, j’entre la première.
— Attendez, fit Clavain.
— Ma fille est là-dedans, fit-elle avec un rictus hargneux. Envoyez plutôt quelqu’un chercher la couveuse.
— Je sais ce que vous pouvez ressentir, reprit Clavain.
— Vraiment ? répondit-elle avec un calme impressionnant.
— Oui, vraiment. Skade m’a pris Felka, une fois. Je suis allé la rechercher, exactement comme vous le faites en ce moment. Je pensais que c’était la seule chose à faire. Je comprends maintenant que c’était stupide et que j’ai bien failli la perdre. C’est pour ça qu’il ne faut pas que vous entriez la première. Pas si vous voulez revoir Aura.
— Il a raison, renchérit Scorpio. Nous ne savons pas ce qui nous attend à l’intérieur, ou comment Skade va réagir quand elle découvrira notre présence. Ça pourrait coûter cher en vies humaines. Et la seule personne que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre, c’est vous.
— Vous pourriez aller chercher la couveuse quand même…
— Non, répondit Scorpio. Elle reste où elle est, à l’écart. Je ne tiens pas à ce qu’elle soit pulvérisée s’il y a du grabuge. Il sera toujours temps d’aller la chercher quand nous aurons réussi à entrer.
Khouri sembla admettre, non sans déplaisir, la justesse de l’argumentation. Elle fit un pas en arrière.
— D’accord, mais je passe en second, dit-elle.
— J’entre en premier, dit Scorpio, qui se tourna vers les deux agents de la Ligue de Sécurité. Jaccottet, vous suivez Khouri. Urton, vous restez ici avec Vasko. Ne quittez pas les embarcations des yeux, guettez tout ce qui pourrait émerger d’une autre partie de la glace, et si vous voyez quoi que ce soit de bizarre… De vraiment bizarre…, reprit-il, surprenant le regard que ses compagnons promenaient autour d’eux, prévenez-nous tout de suite.
Clavain déciderait de ce qu’il convenait de faire à ce moment-là.
Scorpio négocia l’entrée dans la forêt de glace. Des piques et des pointes, des dagues et des efflorescences se brisaient à chaque mouvement, au moindre souffle. L’air était un brouillard de cristaux iridescents. Il réussit, au prix d’un effort considérable, à se faufiler dans l’ouverture, sa courte stature et ses membres trapus lui rendant la tâche plus compliquée qu’à ses compagnons. Le bout d’une lame de glace lui effleura la peau sans l’entamer, mais l’érafla douloureusement. Il éprouva une autre piqûre à la cuisse.
Il réussit à passer tant bien que mal et se retrouva debout sur ses deux pattes, de l’autre côté. Il s’épousseta, regarda autour de lui. Partout, la glace brillait d’un bleu intense. Il n’y avait presque pas d’ombres, juste différentes intensités de cette même radiance pastel. Les pointes étaient abondantes, ainsi que les structures, pareilles à des racines, qui composaient la frange. Elles se prolongeaient sous ses pieds, aussi épaisses que des canalisations. Il se rappela que rien, ici, n’était statique : l’iceberg grossissait, et cette inclusion n’existait peut-être que depuis quelques heures.
L’air était d’un froid aussi tranchant que l’acier.
Derrière lui, Khouri s’accroupit sur le sol. En pivotant, l’embouchure du canon Breitenbach pulvérisa tout un éventail de stalactites en miniature. D’autres armes étaient accrochées à sa ceinture, comme autant de têtes réduites.
— Ce que Vasko a dit…, commença-t-elle. Le bruit sourd… Je l’entends aussi. On dirait une sorte de pulsation.
— Je ne l’entends pas, mais ça ne veut rien dire, convint Scorpio.
— Skade est là, reprit Khouri. Je sais ce que vous pensez. Elle aurait pu être morte. Mais elle est vivante. Elle est vivante, et elle sait que nous sommes là.
— Et Aura ?
— Je ne la sens pas encore.
Clavain émergea dans la chambre en s’extirpant de l’ouverture avec la lenteur méthodique d’une tarentule. Ses membres frêles, gainés de noir, semblaient avoir été conçus exactement pour ça. Scorpio remarqua qu’il avait réussi à entrer sans briser une seule pique. Il nota aussi que la seule arme dont Clavain semblait muni était le couteau à lame courte qu’il avait pris dans sa tente. Il le tenait dans sa main crispée, la lame disparaissant quand il tournait le tranchant vers lui.
Jaccottet arriva derrière Clavain, avec beaucoup moins de délicatesse. Son uniforme était couvert d’échardes de glace qu’il époussetait vigoureusement.
Scorpio releva sa manche sur son bloc-poignet.
— Blood, nous avons réussi à entrer dans l’iceberg. Nous nous enfonçons à l’intérieur. Je ne sais pas ce que ça va donner pour les communications, mais reste à l’écoute. Malinin et Urton vont rester dehors. Si tout le reste flanche, nous pourrons peut-être continuer à relayer les communications par leur intermédiaire. Il se pourrait que nous restions une heure ou deux dans cette chose. Peut-être davantage.
— Faites attention, répondit Blood.
Quoi ? s’étonna Scorpio. Blood s’inquiète ? Ça allait vraiment plus mal qu’il ne le craignait.
— Je ferai attention, répondit-il. Autre chose que je devrais savoir ?
— Rien qui soit en rapport direct avec votre mission. Plusieurs stations de monitoring signalent un accroissement de l’activité mystif, mais ce n’est peut-être qu’une coïncidence.
— Pour le moment, je ne crois pas aux coïncidences.
— Et… euh, juste pour vous remonter le moral : on a signalé des lumières dans le ciel. Sans confirmation pour le moment.
— Des lumières dans le ciel ? De mieux en mieux !
— Ce n’est probablement rien. À votre place, j’oublierais ça. Concentrez-vous sur la mission en cours.
— Merci. Un avis précieux… Très bien, vieux, on se recontacte.
— Des lumières dans le ciel, tiens ! fit Clavain, qui avait surpris la conversation. Vieux schnock ou pas, peut-être que la prochaine fois tu me croiras.
Scorpio fouilla sa ceinture.
— Je n’ai pas douté un seul instant de ce que tu disais, rétorqua-t-il en lui tendant une arme à feu. Tiens, prends ça. Je n’aime pas te voir te balader comme ça avec ton petit canif de rien du tout.
— C’est un excellent couteau. Je ne t’ai jamais dit qu’il m’avait sauvé la vie, une fois ?
— Si, si.
— C’est un miracle que je ne l’aie jamais perdu, depuis tout ce temps. Honnêtement, tu ne penses pas que le couteau a quelque chose de chevaleresque ?
— Personnellement, fit Scorpio, je pense qu’il serait temps de mettre la chevalerie de côté et de penser un peu plus à l’artillerie.
Clavain prit l’arme comme on accepte, par politesse, un cadeau qu’on n’apprécie pas tout à fait.
Ils s’enfoncèrent plus profondément dans l’iceberg, suivant le chemin de plus forte pente. La texture entrelacée de cette forêt de glace en proie à une croissance démentielle rappelait à Scorpio certains bâtiments de la Mouise, à Chasm City. Quand ils avaient été contaminés par la Peste, leurs systèmes d’autoréparation et de reconfiguration avaient dégénéré avec une fécondité organique un peu comparable. La croissance de la glace semblait obéir à des variations localisées, frénétiques, de la température et des courants d’air. D’un endroit à l’autre, l’air passait d’un froid tellement intense qu’il brûlait les poumons à une fraîcheur supportable, et toute tentative pour se diriger en se fiant aux courants d’air était vouée à l’échec. Ils avaient l’impression d’être dans un immense poumon qui respirait un air glacial.
En attendant, ils avançaient toujours, sans encombre, loin de la lumière du jour, dans le cœur bleu pastel.
— C’est de la musique, fit Jaccottet.
— Pardon ? demanda Scorpio.
— De la musique, monsieur. Ce bruit sourd. Il y avait trop d’écho, avant. Je n’arrivais pas à lui donner un sens. Mais maintenant je suis sûr que c’est de la musique.
— De la musique ? Qu’est-ce qu’ils pourraient foutre avec de la musique ?
— Je ne sais pas, monsieur. C’est faible, mais c’est bien là. Prudence, prudence…
— Je l’entends aussi, annonça Khouri. Et moi, je dirais plutôt « vite, vite ».
Elle prit une arme à sa ceinture et tira droit devant elle, sur un gros pilier qui explosa et se réduisit en une poussière fine comme du marbre. Elle traversa le désastre et braqua l’arme sur un autre obstacle.
Soudain, le couteau de Clavain se mit à vibrer, juste à la limite de l’audition. La lame devint floue. Clavain la promena à travers une autre colonne, plus petite, la tranchant proprement et nettement.
Ils poursuivirent ainsi leur chemin, loin de la lumière. Par vagues, l’air devenait encore plus froid. Ils resserrèrent plus étroitement leurs vêtements autour d’eux, ne parlant que pour des échanges strictement nécessaires. Scorpio, qui se félicitait d’avoir pensé à prendre ses gants, avait maintenant l’impression d’avoir oublié de les mettre. Il devait regarder ce qui lui tenait lieu de mains pour vérifier qu’il les portait. On disait que les hyper-porcs étaient plus sensibles au froid que les humains standard : un travers de la biochimie porcine auquel ses concepteurs n’avaient jamais jugé utile de remédier.
Il y réfléchissait quand Khouri, qui les avait devancés malgré tous leurs efforts pour la retenir, poussa une exclamation.
— Il y a quelque chose devant, annonça-t-elle. Et je crois que je sens Aura, maintenant. Nous ne devons plus être loin.
Clavain était juste derrière elle.
— Qu’est-ce que vous voyez ?
— Une paroi sombre, dit-elle. Pas comme la glace.
— Ça doit être la corvette, répondit-il.
Ils firent encore dix ou douze mètres, ce qui leur prit au moins deux bonnes minutes car la glace était tellement épaisse à cet endroit que le petit couteau de Clavain n’arrivait à en racler que des parties insignifiantes, et Khouri n’osait pas utiliser son arme si près du cœur de l’iceberg. Autour d’eux, les formations de glace avaient pris un nouvel et troublant aspect. La torche de Jaccottet révélait des concrétions rappelant des fémurs ou des articulations d’os et de tendons organiques.
Puis la densité des obstructions s’allégea. Ils se retrouvèrent soudain dans le cœur de l’iceberg. Au-dessus d’eux se déployait une sorte de toit veiné, supporté par d’énormes troncs de glace écailleuse arc-boutés sur le sol. Le gros magma ondulé s’étendait jusqu’à l’autre bout de la pièce.
Au milieu se trouvaient les restes d’un vaisseau.
Scorpio ne se considérait pas comme un expert en matière de vaisseaux spatiaux conjoineurs, mais d’après ce qu’il en voyait la corvette de classe Murène avait dû être un vaisseau fuselé, en forme de chrysalide aérodynamique, acérée tel un terrible instrument de torture. La coque, d’un noir absolu qui absorbait la lumière, ne semblait pas comporter la moindre ébauche de couture ou de soudure. Et ce magnifique vaisseau n’aurait pas dû se trouver couché sur le côté, le dos brisé, éclaté, pareil à un spécimen disséqué, ses entrailles figées dans une affreuse explosion. L’horreur de sa tripaille n’aurait pas dû entourer la carcasse. Et les fragments de la coque, aussi tranchants et irréguliers que des éclats de verre, n’auraient pas dû non plus joncher le pourtour de l’épave comme autant de pierres tombales renversées.
Et ce n’était pas la seule chose qui clochait dans le vaisseau. Il palpitait, émettant des ronronnements staccato à la limite de la fréquence audible par Scorpio. Il les sentait dans son ventre plus qu’il ne les entendait. C’était ça, la musique.
— Ça ne sent pas bon, fit Clavain.
— Je sens toujours Aura, murmura Khouri. Elle est là, Clavain.
— Je ne vois pas où elle pourrait bien être, répondit-il. Il en reste si peu…
Scorpio vit, l’espace d’un instant, le canon Breitenbach de Khouri se braquer sur Clavain, dans un mouvement de balayage. L’espace d’un instant, seulement. Et rien dans l’expression de Khouri ne suggérait qu’elle s’apprêtait à péter les plombs, mais cela lui donna quand même à réfléchir.
— Il y a encore un vaisseau là-dedans, dit-il. Ce n’est peut-être qu’une épave, Nevil, mais il se pourrait qu’il y ait quelqu’un à bord. Cette musique vient bien de quelque part. Il ne faut pas renoncer si vite.
— Personne n’allait renoncer, dit Clavain.
— C’est bien le vaisseau qui irradie le froid, reprit Khouri. Ce froid d’enfer…
— Pourvu que l’enfer, comme vous dites, ne se déchaîne pas…
Khouri haussa les épaules et ils s’approchèrent de l’épave.
Au pied de la coursive en pente raide, baignée d’une lumière verte, où elle avait été invitée à pénétrer, Antoinette se retrouva dans un espace de proportions indistinctes mais qui devait être vaste, à en juger par les échos qu’éveillaient ses pas. Elle estima qu’elle avait dû descendre de cinq ou six niveaux, envisagea un instant d’essayer de se repérer sur le plan du vaisseau qu’elle avait dans la poche, y renonça. Il s’était déjà révélé désespérément périmé avant même que les apparitions ne l’incitent à descendre dans ces profondeurs.
Elle s’arrêta. La lumière verte filtrait par les grilles de défilement du plafond. Où qu’elle braquât le rayon de sa torche, il tombait sur un fatras métallique, d’énormes entassements de machines rouillées, à perte de vue : des capots incurvés, des plaques de blindage plus grandes qu’elle et des objets de la taille du pouce, couverts de moisissure verte, fragile comme du verre. Entre les deux, de vieilles pièces de pompe en bronze, des parties endommagées et des organes sensoriels de droïdes étaient empilés en monceaux chancelants, mal arrimés. Elle avait l’impression d’être entrée par mégarde dans le dépotoir d’un abattoir mécanique.
Antoinette présenta gentiment le casque devant elle.
— Alors, capitaine ? appela-t-elle. Je suis là. Je doute que vous m’ayez fait venir ici sans raison.
Les machines bougèrent. L’un des tas remua comme s’il avait été poussé par une main invisible. Les pièces mécaniques fluèrent et virèrent mollement, comme animées par les pièces de droïdes encore opérationnelles encastrées dans la pile de débris. Les membres articulés se tortillaient et fléchissaient avec une coordination fascinante. Antoinette retint son souffle. Elle s’attendait à quelque chose dans ce goût-là, bien sûr – une apparition de troisième type, telle que l’avait décrite Palfrey –, mais la voir de ses propres yeux n’était pas rassurant pour autant. De si près, les machines présentaient un danger potentiel redoutable, avec leurs bords tranchants et leurs parties articulées. Elles auraient pu la couper, la déchiqueter, l’écraser, la broyer…
Les machines ne se précipitèrent pas vers elle. Leur déplacement se poursuivait. Elles s’organisaient. Des pièces tombèrent par terre, où elles restèrent à se tortiller stupidement. Des membres détachés se replièrent, se tendirent vers elle pour la saisir. Des yeux électroniques se rivèrent sur elle en clignant des paupières. Des rayons laser rouges jaillirent de l’amoncellement, glissèrent sur sa poitrine sans lui faire le moindre mal.
Elle avait été repérée. Ils opéraient une triangulation.
La pile s’effondra. Une couche de matériel inemployé tomba, révélant la chose qui s’assemblait au milieu : une machine, une accumulation de pièces détachées imitant grossièrement la forme d’un homme. Le squelette – l’armature principale de l’assemblage – était composé d’une douzaine de membres de droïdes solidarisés entre eux. Il se tenait habilement en équilibre sur les bulbes de métal éraillé de ses articulations en forme de rotules. Des câbles et des fils électriques étaient enroulés autour comme des guirlandes, réunissant les pièces détachées. La tête était un conglomérat aléatoire d’éléments de capteurs, empilés d’une façon qui évoquait les proportions d’un crâne et d’un visage humain. Des étincelles, des courts-circuits illuminaient ponctuellement les câbles. Une odeur chaude de métal fondu, de soudure, lui chatouillait les narines, la ramenant au temps où elle travaillait dans les entrailles de l’Oiseau de Tempête avec son père.
— J’imagine que je devrais vous dire bonjour, fit Antoinette.
Le capitaine tenait un objet dans l’une de ses mains. Il leva le bras et l’objet décrivit une gracieuse parabole dans la direction d’Antoinette. Un réflexe lui fit tendre la main et le saisir au vol.
Une paire de lunettes.
— Vous voulez que je les mette, je suppose, avança Antoinette.
La coque noire, fracassée, les dominait de toute sa hauteur. Il y avait une vaste déchirure sur le côté, une plaie frangée par une sorte de bourrelet constitué par un foisonnement de matière noire et cristalline. Scorpio regarda Jaccottet s’agenouiller et l’examiner. Le souffle blanc de son haleine avait la fraîcheur d’une traînée de vapeur sur la coque dévastée. Ses doigts gantés effleurèrent le givre, suivirent son angularité spécifique. C’était une excroissance de cubes, de dés noirs organisés en structures étagées.
— Attention ! fit Khouri. Je crois que je reconnais cette chose.
— Les machines des Inhibiteurs…, souffla Clavain.
— Quoi ? Ici ? s’exclama Scorpio.
— Les Loups, confirma Clavain en hochant la tête avec gravité. Ça y est, ils sont là, sur Ararat. Je regrette, Scorp.
— Tu en es absolument sûr ? Et si c’était encore un des trucs tordus de Skade ?
— Aucun doute, c’est ça, répondit Khouri. Nous en avons eu notre dose, Thorn et moi, autour de Roc, dans le dernier système. Je n’en ai pas revu de près depuis, mais ce n’est pas le genre de chose qu’on oublie de sitôt. Rien que de revoir ça, j’en suis malade.
— Ça n’a pas l’air très actif, remarqua Jaccottet.
— C’est inerte, confirma Clavain. J’en suis sûr. Galiana est tombée dessus, elle aussi, dans l’espace profond. Ça a déchiqueté son vaisseau, et ça s’est rassemblé en une machinerie de guerre qui a détruit tout son équipage, section après section, la gardant pour la bonne bouche. Faites-moi confiance : si c’était fonctionnel, nous serions déjà morts.
— Ou ça nous aurait pompé le crâne, pour en extraire toutes nos connaissances, ajouta Khouri. Et faites-moi confiance aussi, ça ne vaut pas mieux.
— Nous sommes tous d’accord là-dessus, confirma Clavain.
Scorpio s’approcha de l’éventration après les autres, car il surveillait leurs arrières. La croûte noire de machinerie inhibitrice avait manifestement jailli de l’intérieur de la coque comme une hémorragie, ou un jet sous pression. L’attaque avait dû se produire dans l’espace, avant que la corvette de Skade ne heurte la surface.
Khouri commença à s’insinuer dans les ténèbres de la coque. Clavain tendit la main et lui effleura la manche.
— À votre place, je ne me presserais pas. Et s’il y avait des machines inhibitrices encore actives à l’intérieur ?
— Quelle autre solution ai-je, mon vieux ? Ils n’ont pas l’air bien flambards, en tout cas.
— Aucune des armes que nous avons apportées avec nous n’aurait la moindre utilité contre des machines inhibitrices actives, insista Clavain. Si elles se réveillent, autant essayer d’éteindre un feu de forêt avec un pistolet à eau.
— Au moins, ce sera rapide, commenta Jaccottet.
— En réalité, si ça se produit, ce sera tout sauf rapide, rectifia Khouri avec une sorte de plaisir malsain. Parce que les machines ne vous laisseront probablement pas mourir. Elles vous maintiendront en vie le temps de pomper dans votre cerveau toutes les informations qu’il contient. Au cas où vous vous demanderiez si vous voulez connaître ça, je vous conseille de garder une cartouche pour vous. Avec un peu de chance, vous pourrez devancer les machines noires avant qu’elles vous atteignent et court-circuitent votre contrôle moteur. Sinon, vous êtes fichu.
— Si c’est tellement moche, intervint Jaccottet, comment vous en êtes-vous sortie ?
— Par suite d’une intervention divine, répondit Khouri. Mais à votre place, je ne compterais pas trop dessus.
— Merci du tuyau, fit Jaccottet en portant involontairement la main à la petite arme qu’il avait à la ceinture.
Scorpio savait ce qu’il pensait : serait-il assez rapide, si cela arrivait ? Ou attendrait-il trop longtemps le moment fatal ?
Clavain bougea, sa lame vibrante à la main.
— Nous devons partir du principe que ces choses sont inertes, dit-il.
— Elles sont restées en léthargie assez longtemps, répondit Jaccottet. Pourquoi se réveilleraient-elles maintenant ?
— Parce que nous sommes des sources de chaleur, dit Clavain. Ça pourrait tout changer.
Khouri s’avança encore dans le ventre du vaisseau accidenté. La lumière de sa torche rebondissait dans l’ouverture, soulignant le cordon déchiqueté d’écume noire. Sous une fine patine de glace, les machines luisaient comme du charbon frais. Mais, aux endroits où Jaccottet avait passé les doigts, elles étaient d’un noir pur, sans éclat, sans reflets.
— Il y en a plein là-dedans. Il y en a partout, sur toutes les surfaces. On dirait des vomissures noires, dit-elle en promenant le rayon de sa torche sur les parois, y éveillant des ombres pareilles à des ogres penchés sur eux. Mais ça n’a pas l’air plus actif que ce qu’on a vu dehors.
— Quand même, fit Clavain. N’y touchez pas, par précaution.
— Je n’en avais pas l’intention, répondit Khouri.
— Parfait. C’est tout ?
— La musique est plus forte. Elle vient par salves, staccato. Et j’ai l’impression qu’elle me rappelle quelque chose.
— Je sais ce que c’est, répondit Clavain. C’est du Bach. La Toccata et fugue en ré, si je ne m’abuse.
Scorpio se tourna vers l’agent de la Ligue de Sécurité.
— Vous allez rester là. Nous ne pouvons nous permettre de laisser cette issue non gardée.
Jaccottet obtempéra sans discuter pendant que Scorpio et Clavain suivaient Khouri. Clavain parcourut l’intérieur de la corvette dévastée avec le faisceau de sa torche, s’arrêtant de temps à autre lorsque le rayon se posait sur une structure endommagée mais encore reconnaissable. L’invasion noire évoquait une excroissance fongique prolifique qui aurait pris possession de l’intérieur du vaisseau spatial.
Scorpio se rendit compte que la coque était une ruine pulvérisée, qui menaçait de se désagréger. Il avançait en regardant bien où il mettait les pieds.
— Ça a tout envahi, dit Clavain, tout bas, comme s’il avait peur, malgré les pulsations intermittentes de la musique, d’alerter les machines. Il suffit d’un élément pour envahir un vaisseau tout entier. Et puis ça le dévore, en le convertissant sur son passage.
— De quoi sont composés ces petits cubes noirs ? demanda Scorpio.
— De presque rien. D’énergie pure, maintenue par un petit mécanisme intérieur, comme le noyau d’un atome. Sauf que ce mécanisme microscopique, nous n’avons jamais eu l’occasion de le voir.
— J’en déduis que vous avez essayé ?
— Nous avons retiré certains éléments cubiques de l’équipage de Galiana, de force, mécaniquement, en rompant les liaisons entre les cubes. Ils se sont purement et simplement désintégrés, ne laissant qu’un petit tas de poussière grise. Nous avons présumé qu’il s’agissait des mécanismes, mais il n’en restait pas suffisamment pour que nous puissions en déduire quoi que ce soit. L’ingénierie à rebours n’était pas envisageable.
— Alors on a un problème, hein ? fit Scorpio.
— Oui, pour ça, vous avez raison : on a un problème, confirma Khouri. En fait, il est probable que nous ne savons même pas à quel point. Mais il faut vous dire ceci : nous ne sommes pas encore morts, et nous ne serons pas morts tant que nous aurons Aura.
— Vous pensez vraiment qu’elle pourra changer la situation ? demanda Clavain.
— Elle a déjà changé la situation, mon vieux. Sans elle, nous ne serions jamais arrivés dans ce système.
— Vous pensez toujours qu’elle est là ? insista Scorpio.
— Elle est là. Je ne sais pas où, mais elle est là.
— Je capte des signaux, moi aussi, confirma Clavain. Seulement ils sont fragmentaires et confus. Trop d’échos des systèmes encore à moitié fonctionnels du vaisseau. Je ne peux pas dire s’ils proviennent d’une source ou de plusieurs.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Scorpio.
Clavain promenait le rayon de sa torche dans l’obscurité, fronçant les sourcils devant l’étrangeté de tout ce qu’elle soulignait : des créneaux fabuleux, des mâchicoulis et des forteresses de cubes noirs, figés dans des architectures infernales.
— C’est là que devraient se trouver les systèmes de propulsion, dit-il. Ce n’est pas l’endroit le plus logique pour chercher des survivants. Par ici, plutôt… On dirait que c’est de là que vient la musique. Attention, le passage est étroit.
— Où est-ce que ça mène ? demanda Scorpio.
— À l’habitat et à la passerelle de commandement. Enfin, c’était ça. Mais je ne sais pas ce que nous en reconnaîtrons.
— Il fait plus froid par là, observa Khouri.
Ils se dirigèrent vers la partie du vaisseau que Clavain leur avait indiquée. Il y avait une ouverture, vers l’avant, les restes d’une cloison. L’air donnait l’impression d’être à deux doigts de prendre en glace. Scorpio regarda en arrière. Son esprit lui jouait des tours. Il évoquait des ondes languides, des mouvements fluctuants dans le goudron noir des machines inhibitrices.
Mais vers l’avant quelque chose bougeait. Une ombre se détacha de la paroi, masse noire sur le fond noir.
Khouri braqua son arme dans sa direction.
Scorpio entendit le clic de la détente du canon Breitenbach. Il rentra la tête dans les épaules, se raidit en prévision de la décharge d’énergie. Ce n’était pas vraiment l’arme rêvée pour le combat rapproché.
Il ne se passa rien. Khouri abaissa le canon de son arme. Elle avait pressé la détente, mais pas assez fort pour faire feu.
Le couteau de Clavain tremblait dans sa main, tel un petit poisson frétillant.
La présence noire devint un scaphandre pressurisé qui se déplaçait avec raideur, comme s’il avait été pétrifié au milieu d’un spasme. Il tenait une forme sombre dans sa main. Le scaphandre fit un pas et bascula vers eux. Il s’écrasa au sol avec un bruit de masse métallique. Des cubes noirs figés par le gel jaillirent dans toutes les directions. L’arme – ou quoi que ce soit – glissa et heurta le mur.
Scorpio s’agenouilla pour la ramasser.
— Attention ! répéta Clavain.
Les sabots de Scorpio se refermèrent sur les contours arrondis d’une arme de poing conjoineur. Il essaya d’affermir sa prise sur la poignée afin d’atteindre la détente, n’y parvint pas. L’arme n’avait pas été conçue pour des pattes de porcko.
Furieux, il la lança à Clavain.
— Tu arriveras peut-être à faire marcher ce machin…
— Du calme, Scorp, fit Clavain en empochant l’arme. Elle ne marchera pas non plus avec moi, à moins que Skade n’ait fait preuve d’une négligence insigne avec ses systèmes de défense. Enfin, on peut toujours faire en sorte de l’empêcher de nuire.
Khouri épaula le canon et s’accroupit auprès de la silhouette en scaphandre affalée par terre.
— Ce n’est pas Skade, conclut-elle. Trop grand. Et la crête du casque n’a pas la même forme. Vous captez quelque chose, Clavain ?
— Rien d’intelligible, fit-il en stoppant la vibration de sa lame avant de l’empocher. Bon, on va lui enlever son casque et on verra bien à qui on a affaire, hein ?
— Nous n’avons pas de temps à perdre, objecta Scorpio.
Clavain déverrouilla les fixations du casque.
— C’est l’affaire d’un instant…
Scorpio avait les mains engourdies, il commençait à manquer de coordination, et il était convaincu que Clavain devait être à peu près dans le même état, or il devait falloir une force et une précision réelles pour ôter le mécanisme complexe du casque pressurisé.
Il y eut un déclic, puis un raclement métallique et enfin le bruit de succion caractéristique de l’appel d’air. Les doigts tremblants, Clavain posa doucement le casque sur la glace.
Une jeune femme, une Conjoineur, les regardait. Elle avait la même extrême minceur que Skade, mais il était manifeste que ce n’était pas elle. Elle avait le visage large, aux traits aplatis, la peau exsangue, blanche comme les parasites électrostatiques sur un moniteur. Sa crête neurale – la crête d’os et de cartilage qui courait sur son crâne, de son front à sa nuque, et qui servait à disperser la chaleur – était moins extravagante que celle que Scorpio se rappelait avoir vue chez Skade.
Elle avait les lèvres grises, les sourcils d’un blanc pur. Elle ouvrit les yeux. Ses iris brillaient d’un bleu-gris métallisé à la lumière de la torche.
— Vous pouvez parler ? demanda Clavain.
Elle éclata de rire et partit en même temps d’une quinte de toux. Ils furent tous choqués par cette manifestation d’humanité sur ce masque rigide.
Khouri se pencha sur elle.
— Je ne capte que de la bouillie, dit-elle.
— Elle ne va pas bien du tout, murmura Clavain, qui prit la tête de la femme par-derrière pour la soulever de la glace. Écoutez-moi bien. Nous ne voulons pas vous faire de mal. Vous avez été blessée, mais si vous nous aidez, nous nous occuperons de vous. Vous comprenez ?
La femme eut un nouveau rire et un spasme de ravissement s’inscrivit sur son visage.
— Vous…, commença-t-elle.
— Oui ? fit Clavain en rapprochant son visage de ses lèvres.
— Clavain.
— C’est moi, oui, acquiesça-t-il.
Il regarda les autres.
— Si elle se souvient de mon nom, les dégâts ne peuvent pas être très sévères. On devrait pouvoir…
— Clavain. Le Boucher de Tharsis, répéta-t-elle.
— C’était il y a longtemps.
— Clavain. Le déserteur. Le traître.
Elle eut encore un sourire, toussa et lui cracha un épais jet de salive en pleine face.
— Celui qui a trahi le Nid Maternel.
Clavain s’essuya le visage avec le dos de sa main gantée.
— Je n’ai pas trahi le Nid Maternel. En réalité, c’est Skade qui l’a trahi, répondit-il avec une placidité inquiétante, une sorte de patience avunculaire, comme s’il corrigeait une erreur mineure sur un devoir de géographie.
Elle repartit de son rire grinçant et lui cracha une nouvelle fois dessus. Le jet – dont la puissance surprit Scorpio – atteignit Clavain à l’œil. Il étouffa un sifflement de douleur.
Clavain se pencha sur la femme, lui plaquant la main sur la bouche, cette fois.
— Bon, eh bien, on a du pain sur la planche, dit-il. Je pense qu’une certaine rééducation s’impose. Mais tout ira bien. J’ai tout le temps du monde devant moi.
La femme se remit à tousser. Elle avait visiblement du mal à respirer, mais ses yeux brillants, gris titane, semblaient pétiller de joie. Elle avait quelque chose d’une idiote, se dit Scorpio.
Elle entra en convulsions. Clavain lui maintenait toujours la tête, son autre main plaquée sur sa bouche.
— Vous devriez la laisser respirer, suggéra Khouri.
Il relâcha un instant la pression sur sa bouche. La femme souriait toujours, les yeux grands ouverts, sans ciller. Une sorte de goudron noir filtra alors entre les doigts de Clavain, s’insinuant dans les interstices comme une manifestation de mal démoniaque. Clavain eut un mouvement de recul et lâcha la tête de la femme, qui heurta le sol. La matière noire sortait en palpitant de sa bouche, de ses narines, et les courants, en fusionnant, lui faisaient comme une sorte d’horrible barbe noire qui commença à envahir son visage.
— Des machines vivantes ! fit Clavain en se relevant.
La matière noire formait des cordons épais sur sa main gauche. Il tenta de s’essuyer sur la glace, mais la masse noire et visqueuse comme du goudron ne se laissa pas déloger. Les cordons se combinèrent pour former une masse cohérente, une gangue qui lui couvrait les doigts jusqu’aux jointures. Elle était composée de myriades de minuscules versions des mêmes cubes qu’ils avaient vus partout. Ils grossirent légèrement tout en affermissant leur prise sur sa main. Cette masse noire progressait vers son poignet selon une série d’ondes convulsives, les cubes glissant les uns sur les autres.
Soudain, une lumière éclaira tout l’intérieur du vaisseau fracassé. Scorpio risqua un regard par-dessus son épaule, mais il n’eut que le temps de voir le canon de Khouri briller d’une lueur rouge cerise, résultant d’une décharge d’énergie à puissance minimale. Jaccottet pointa sa propre arme sur la Conjoineur, mais il était évident qu’il ne restait plus rien à tuer dans son corps. Les machines inhibitrices émergeantes paraissaient, elles, rigoureusement intactes : la décharge en avait séparé quelques-unes de la masse principale. En dehors de ça, elles ne semblaient pas avoir été affectées.
Scorpio n’avait détourné le regard qu’une seconde, mais quand il ramena son attention vers Clavain, il vit, horrifié, son ami arc-bouté contre la paroi, le visage grimaçant.
— Elles me tiennent, Scorpio. Et c’est atroce !
Clavain ferma les yeux. La matière noire lui enrobait la main jusqu’au poignet. Elle formait au bout de ses doigts une masse arrondie qui rampait lentement vers son poignet.
— Je vais t’enlever ça, fit Scorpio en cherchant à sa ceinture un objet mince et solide, mais pas assez pointu pour risquer de blesser la main de Clavain.
Clavain rouvrit les yeux.
— Ça ne marchera pas.
Avec sa main libre, il fouilla dans la poche où il avait rangé son couteau. Son visage qui était, l’instant d’avant, un masque funèbre, grisâtre et douloureux, parut se détendre, comme si la souffrance lâchait prise.
Scorpio savait ce qu’il en était. Clavain avait juste endormi la partie de son cerveau qui enregistrait la douleur.
Clavain lui tendit sa piézo-lame en la tenant par le manche. Il essaya vainement de la mettre en marche. Soit il ne pouvait activer la commande d’une seule main, soit son autre main était trop raidie par le froid, et il n’y arrivait pas. Puis – faux mouvement ou frustration ? – il lâcha son couteau, tenta de le rattraper, y renonça.
— Scorp, ramasse-le.
Le porcko récupéra la piézo-lame. Il eut une drôle d’impression, comme s’il tenait dans ses sabots un objet précieux qu’il aurait volé et qu’il n’aurait jamais pensé manipuler un jour. Il fit mine de le rendre à Clavain.
— Non, il va falloir que tu le fasses, toi. Appuie sur ce bouton. Attention : il y a un mouvement de recul quand la piézo-lame s’active. Ne la lâche pas. Elle trancherait l’hyperdiamant comme un rayon laser passant à travers la fumée.
— Je ne peux pas faire ça, Nevil.
— Il le faut ! C’est en train de me tuer.
La gangue noire de machines inhibitrices lui rongeait la main. Il n’y avait plus de place dans cette masse pour ses doigts, comprit Scorpio. Elle les avait déjà dévorés.
Il actionna le bouton. Le couteau eut un spasme dans sa main, vivant, avide. La poignée lui transmettait la vibration à haute fréquence. La lame était devenue un brouillard d’argent, pareil au vacillement des ailes d’un oiseau-mouche.
— Enlève-moi ça, Scorp ! Tout de suite ! Tranche dans le vif. Un bon pouce au-dessus de la masse noire.
— Ça va te tuer !
— Mais non ! Je m’en sortirai. J’ai coupé le centre de contrôle de la douleur. Les implants sanguins vont gérer la coagulation. Ne t’en fais pas. Fais ce que je te dis, c’est tout. Et tout de suite ! Avant que je change d’avis ou que cette horreur ne trouve un raccourci vers ma tête !
Scorpio hocha la tête, horrifié par ce qu’il s’apprêtait à faire, mais sachant qu’il n’avait pas le choix.
En prenant bien garde à ne pas entrer en contact lui-même avec les machines noires, Scorpio soutint le bras attaqué de Clavain au niveau du coude. La piézo-lame bourdonnait et vibrait, réduite à un brouillard. Il l’approcha de la manche de Clavain, le regarda bien en face.
— Tu es sûr de ce que tu me fais faire ?
— Scorp… Vite ! Je te le demande en tant qu’ami. Fais-le !
Scorpio abaissa la lame. Il ne sentit aucune résistance alors qu’elle tranchait, comme une brume, le tissu, la chair et les os.
Une demi-seconde plus tard, c’était fait. La main tranchée juste au-dessus du poignet tomba sur la glace avec un bruit sourd. Clavain poussa un gémissement et s’affala contre la paroi, ses dernières forces l’abandonnant. Il avait dit à Scorpio qu’il avait interrompu les signaux de douleur, mais un message résiduel avait dû atteindre son cerveau. Ou alors, c’était un gémissement de désespoir et de soulagement.
Jaccottet s’agenouilla à côté de Clavain en détachant le kit de premiers secours accroché à sa ceinture. Clavain avait dit vrai : le membre sectionné saignait à peine. Il serra son moignon sur son ventre, le temps que Jaccottet prépare un pansement.
Il y eut un mouvement, du côté de sa main. La matière noire se détachait, suintant de la chair tel un liquide, avec une sorte de timidité, d’imprécision, comme si l’énergie qu’elle tirait des corps vivants lui manquait. Ayant évacué la main, la masse de cubes ralentit et s’immobilisa, s’ajoutant à la masse inerte qui avait envahi le bâtiment. La main resta là, paysage d’hématomes et de taches de vieillesse, et pourtant encore à peu près intacte, en dehors des moignons érodés auxquels avaient été réduits les doigts. Ils avaient été dévorés jusqu’à la première phalange.
Scorpio coupa la vibration de la lame et la posa sur le sol.
— Je suis désolé, Nevil.
— Je l’ai déjà perdue une fois, dit Clavain. Ce n’est vraiment pas si grave. Merci d’avoir fait ça pour moi.
Il se laissa à nouveau aller contre la paroi et ferma les yeux pendant quelques secondes. Son souffle fort, saccadé, évoquait le bruit d’une scie maniée avec maladresse.
— Ça va aller ? lui demanda Scorpio.
Clavain ne répondit pas.
— Je ne connais pas assez les Conjoineurs pour savoir quel genre de chocs ils peuvent encaisser, fit Jaccottet, tout bas. Mais je sais que cet homme a besoin de repos. Beaucoup de repos. Il n’y a personne pour régler les machines qu’il a dans le sang, et à son âge… ça pourrait l’affecter beaucoup plus gravement que nous ne le pensons.
— Nous devons continuer, fit Khouri.
— Elle a raison, acquiesça Clavain en se secouant. Quelqu’un pourrait m’aider à me relever ? La dernière fois que j’ai perdu la main, ça ne m’a pas empêché d’agir ; ça ne le fera pas cette fois non plus.
— Attendez un instant, protesta Jaccottet en finissant le pansement improvisé.
— Tu devrais rester ici, Nevil, intervint Scorpio.
Clavain essaya de se relever et poussa un gémissement.
— Si je reste ici, Scorp, je suis mort. Aide-moi, bordel de merde ! Aide-moi !
Scorpio l’aida à se relever. Il resta debout là, chancelant, sa main bandée contre son ventre.
— Je persiste à penser que tu ferais mieux de nous attendre ici, répéta Scorpio.
— Scorp, nous sommes tous menacés d’hypothermie. Si je le sens, tu dois le sentir aussi. C’est l’adrénaline et le mouvement qui nous maintiennent en vie. Alors je suggère que nous recommencions à avancer.
Clavain se pencha, ramassa la piézo-lame que Scorpio avait lâchée et la remit dans sa poche.
— Je me félicite de l’avoir apportée avec moi, dit-il.
Scorpio regarda la main qui gisait, inerte, par terre.
— Et ta main ?
— Bah, laisse-la. Ils m’en referont pousser une neuve.
Ils suivirent le courant d’air vers l’avant de l’épave.
— C’est une impression, demanda Khouri, ou la musique vient de changer ?
— Elle a changé, confirma Clavain. Mais c’est toujours du Bach.